La part des Anges

(The Angels’ share)

Il y a certains réalisateurs, c’est comme ça : on sait que l’on peut aller voir un de leurs films sans trop de risque parce que ça sera… eh bien, pas forcément génial, mais au moins très bien, parce que le talent du type est tel qu’il est quasiment impossible, à moins de le vouloir vraiment très très fort, qu’ils sortent un vrai navet, pas un de ces films tellement minables et nuls qu’ils atteindront fatalement la célébrité éternelle, comme Soldat Cyborg, mais plutôt de ceux qui ne méritent que de se faire kro’ par l’Odieux Connard, notre maître à tous.

Ils ne sont pas très nombreux, ces gens-là qui peuvent prétendre au génie : il y a Woody, Pedro Almodovar, Audiard, et puis le britannique, Ken Loach. Ah ! Ken Loach. Et puis son scénariste de malade, Paul Laverty – 1 génie + 1 génie ? Aie, des maths ! -. Anyway, j’vais pas vous prendre en traître : je suis un fan absolu de Loach, qui est pas loin d’être pour moi l’équivalent au cinéma de GRRM et de Rolf. Alors, quand j’ai appris que Kennie (oui, je l’appelle Kennie mais bon, j’ai téléchargé regardé tous ses films, alors hein ta bouche.) avait fait un nouveau film, et qu’en plus ça parlait d’écosse et d’alcool… Yiouhou !  Génial ! Faut dire que j’adore ça. L’Écosse, j’veux dire.

Le dernier film de Ken Loach est comme un verre de whisky ; puissant et ambré, à la fois rude et plaisant, avec une belle longueur en bouche, et des notes vives et puissantes de tourbe, de fumée, de bruyère et de rocaille, dans la brume épaisse des Highlands, où les moutons à tête noire broutent, où les monstres nagent dans les lochs (mot qui semble prouver une origine commune entre Lillois et Scots, et pas seulement parce que les hommes y portent souvent des vêtements féminins. « a’lôch’eud’byââire » est une locution courante au-dessus de Paris), bref, là où que je serais bien parti en vacances pendant deux semaines un jour.

Bref. Le film s’ouvre au coeur de l’Écosse – l’accent te met la puce à l’oreille -, dans la  banlieue de Glasgow, avec les ors rouges d’un tribunal de sa Grasseious Majesty, pourvue d’un juge à perruque (probablement pour cacher qu’il est roux, le perfide !) auquel on donne du My Lord dans un queen’s English qui fleure bon son Oxford. En face, des visages à la limite du Zolien, typique des fresques Loachistes ; des voix hésitantes au lourd et réjouissant accent écossais. Celui des petits thugs  (voyous) – Rhino, Mo, Jean-Patrick… – qui passent à la chaîne sans envergure, errant de peccadilles ineptes en vols pathétiques, et d’échecs en arrestations… et quels crimes (1) ! On rit dans ce tribunal des flagrants délits. Le simple énoncé des  »crimes » de la petite bande semble être une ode au courage sans faille des branques, jamais derniers pour faire, comme dirait Barthès, « une grosse connerie« , comme « envelopper la statue de la reine Victoria d’un drapeau écossais » ou faire preuve de lambinerie délictueuse… Sauf que l’un d’eux, Robbie – Robert, comme The Bruce – a pourtant frôlé la catastrophe ; une bagarre sous l’influence de la drogue a couté un œil à sa victime.

L’ombre de la prison rôde, le cycle infernal de la violence et de la haine de soi et des autres : le jeune homme se recroqueville sous ses cicatrices – visibles ou non. Il y a de la peur, de la violence, dans son regard d’enfant traqué.

De gauche à droite : Mo, kleptomane ratée dans le civil, Rhino, boulet officiel, Robbie, chef de bande, et Jean-Robert, vu que son surnom m’échappe.

Mais l’enfant a une compagne, Leonie, dont il va avoir un enfant dans quelques jours. Il évite la prison : pour lui et les autres, ça sera les travaux d’intérêt général. La suite est évidente, presque convenue : le jeune ‘’à la dérive’’ qui rencontre une belle âme (en l’occurrence, Harry, grand amateur d’orge distillé) qui l’amènera sur le chemin d’une certaine rédemption, au travers de la dégustation du breuvage écossais par excellence, celui qui se boit de préférence à 16 ans d’âge. Et le jeune Robbie, lui que l’on considère comme un éternel raté, de se découvrir soudain un talent : il a un palais et un nez d’exception pour le whisky, digne d’un  grand  »gaich », qui est à la liqueur calédoniénne ce que l’oenologue est au vin, capable de reconnaître la marque et l’âge (voire le chêne du fût) dans lequel a muri le précieux breuvage.

La grande maîtrise de Ken Loach apparaît clairement lorsqu’il s’empare d’un thème pourtant revisité mille fois, et qu’il le transcende (sans quand même le renouveller, faut pas trop en demander, l’exercice frise l’impossible) par son humour malicieux et ses scènes poignantes. On rit, on s’émeut, on vibre en communion avec cette bande de gentils loosers qui découvre le whisky et certaines des … disons… opportunités plus ou moins légales qu’un malt des plus rares et précieux peut offrir à qui est décidé. Nec plus ultra de la chose, on profite aussi un peu de (trop rares) paysages écossais – on aurait sacrément tort de se priver, car ce pays est magnifique.

En signant la Part des Anges, du nom donnée à cette petite partie de l’alcool qui s’évapore naturellement hors des fûts de fermentations pour se perdre dans les airs, Loach livre là un nouveau grand film, où le réalisme social du maître pétille de malice et d’humour, sans une trace de tristesse ou de désespoir. Un film à voir absolument, de préférence avec un bon scotch en main.

The Angels’ Share, Comédie dramatique (2) (1h41) de Ken Loach, avec Paul Brannigan, John Henshaw et Gary Maitland. En salle depuis le 27 juin.

(1) Ne pas voir The Angels’ Share en VO n’est pas qu’une faute de goût, c’est aussi le plus sûr moyen de perdre  la moitié du charme de ce film.

(2) n’ayez pas peur, il n’y a rien de dramatique dedans.

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