Un point sur Charlie.

Putain, c’est pas possible.

C’est pas vrai. C’est quoi ce délire ? On est en France, à Paris, dans le 11ème arrondissement, c’est pas juste possible. C’est forcément une erreur d’I>Tele, c’est un mort, un blessé grave seulement, peut-être, ils se sont gourés, ils ont rajouté un zéro dans la précipitation, c’est obligé… !

C’était pas une erreur d’I>Télé, finalement.

Ce que ça fait mal, putain. Depuis mercredi, j’ai l’impression de flotter entre sidération, tristesse, colère et rage.

Je ne lisais pas Charlie, hein. Comme 95% de la population, j’avoue que, l’un dans l’autre, et globalement, c’était pas ma came. C’est pas que j’étais particulièrement imperméable à leur humour, non, mais juste pas fan au point de dépenser 3 euros hebdomadaires pour ça. J’ai du l’acheter une fois ou deux, en fait, à peut prêt autant que le Figaro (ne me jugez pas : il y a des coins à la campagne où on ne trouve même pas le Monde). Comme tout le monde, j’étais satisfait de savoir que, quelque part, virtuellement, il y avait quelqu’un qui se consacrait à dessiner toutes les conneries, toutes les vulgarités, toutes les bites et les nichons nécessaires à l’affirmation victorieuse d’une République des lumières gauloise, pendant que je me consacrait personnellement à des tâches plus intellectuellement relevées, comme la lecture de la Mare aux canard, page 2.

En gros, je les laissait mourir, de mort lente, certes, mais mourir quand même, sans m’en préoccuper plus que ça. Evidemment, c’était dommage : un journal qui meurt, c’est toujours une part de République qui s’en va. C’est pour ça que je n’ai pas affiché « Je suis Charlie » : j’aurais eu l’impression d’être hypocrite. Mais c’est purement personnel. Chacun exprime comme il lui sied sa peine et sa douleur, j’ai le plus grand respect pour ça.

Et puis, c’est vrai qu’en réalité, Cabu, pour moi, c’est le Canard, Tignous, c’est Marianne, et Bernard Maris, c’était France Inter. J’ai du mal à imaginer la matinale du vendredi matin sans lui et Dominique-Seux-des-Echos s’engueulant poliment sur l’intérêt des eurobonds, avant de tomber d’accord sur le dos des fonctionnaires trop nombreux. Charb, Wolinski, Honoré, Elsa Cayat, les deux policiers, l’homme qui faisait l’entretien, je ne les connaissais pas plus que ça, franchement, mais je pleure quand même leur mort. C’est trop con, partir comme ça, pour ça.

On a tué des innocents, mercredi. On a tué une innocente jeudi. On a tué des innocents vendredi. Des gens gentils, tous. Des pacifistes dans une salle de rédac, qui déconnaient, qui ne respectaient aucune idole hormis le rire, et qui aimaient tous d’autant plus leur prochain qu’ils le châtiait bien, chaque fois qu’il se comportait comme un gros con, le prochain, à coup de dessins qui avaient la cruauté, la malice, et l’innocence de Candide. Prétendre que Charlie Hebdo était réactionnaire, comme peuvent le faire certains petits marquis de la rébellion certifiée 100% de gôche, est une insulte à tout ce que pouvait bien être Charlie, et un aveu d’ignorance. Leurs dessins étaient affreux, sales, bêtes et méchants, tant qu’on veut, choquant, si on le voulait, mais racistes ? homophobes ? d’extrême-droite ? Je ne le pense pas. [Cela étant, je n’ose crier « jamais », car n’expérimentant pas moi-même le racisme au quotidien, je ne peux pas totalement être bon juge de la question].

On a tué des gens parce qu’ils faisaient leurs courses. Leurs courses, bons dieux. Est-ce que c’est un monde, ça, que de risquer la mort pour avoir manqué de beurre dans son frigo ?

Tous ces morts au nom de quoi ? De la barbarie, du fascisme et de l’intolérance la plus crasse, de la haine la plus obscure, de la folie la plus noire, ça c’est sûr. La religion ? Un prétexte. J’avoue mon ignorance quant à l’existence d’une puissance transcendante quelconque, que ce soit Dieu, Allah, la Nature ou Rolf Kasparec, mais je doute que le cas échéant elle puisse se sentir flattée par ce genre d’adorateurs.

Ce qui me touche particulièrement, c’est de voir comment les Français ont été solidaires, spontanément, sans avoir besoin de mot d’ordre, ni des médias ni des politiques – mercredi, tout s’est fait sur les réseaux sociaux, et c’était une belle mobilisation. C’est dans ces moments là, si rares et précieux, qu’on se rappelle que la République n’appartient ni aux partis politiques ni aux institutions, qu’elle ne réside pas réellement dans la personne de MM. Hollande et Valls, mais qu’elle est la res publica, la chose publique, incarnée seulement dans le peuple assemblé – et combien belle était-elle, cette République, sur la place qui porte son nom, mercredi soir ! Oh, c’est une chose fugace, je le sais bien : aussitôt vue, aussitôt repartie. Mais quel cinglant démenti pour tous les pessimistes, tous les aigris, toutes les petites personnes, tous les Zemmour de droite et ceux de gauche, il y en a aussi, les nihilistes mous, qui voudraient tant que les Français soient un peuple de veaux, dévoré d’égoïsme minable et de petite haine raciste à deux francs. Comme eux.

Tranquillement, dignement, « le peuple » les a bien envoyé se faire voir.

Spontanément, c’est sa réaction de ces derniers jours qui nous montre la voie à suivre pour sortir dans la dignité du drame terrible que nous avons vécu : que la belle devise de la République ne doit pas rester une devise morte au fronton de nos mairies, mais que c’est à chacun de la faire vivre dans sa tête et dans son cœur.

Face à la haine, il faut répondre par la fraternité, face à l’ignorance, répondre par la compréhension, face à l’intolérance, répondre par la compassion.

C’est-à-dire qu’il faut refuser la tentation sécuritaire à l’Américaine : non, nous n’avons pas besoin de plus de policiers, de plus de gendarmes. Peu de pays dans le monde, je pense, peuvent se permettre de déployer 90.000 hommes pour capturer trois hommes. Il aura quand même fallu deux jours. Aucun supplément d’uniformes n’y changera rien. Nous n’avons pas besoin non plus de nouvelles lois répressives et sécuritaires, un Patriot Act à l’Américaine. Par pitié, nous valons mieux que Georges W. Bush !

C’est-à-dire aussi qu’il va falloir engager un débat citoyen d’ampleur sur la place que nous réservons aux citoyens d’origine musulmane en France, sur l’exclusion sociale et professionnelle dont souffrent les plus jeunes, les plus vulnérables, sur le racisme décomplexé que certaines élites politiques et médiatiques expriment avec la certitude de ne jamais être repris. Ainsi, Eric Zemmour peut-il dire, le plus naturellement du monde, que si les français d’origine musulmane vivent en groupe dans des citées à l’extérieur des villes, c’est pour mieux refuser le modèle républicain, mais oui ma bonne dame, et d’ailleurs, si le Maréchal a donné les juifs étrangers aux nazis c’est pour protéger les colonies françaises et nos juifs à nous, c’est bien connu. Et personne ne reprend Zemmour, à part Mélenchon par-ci, un chercheur par-là. Personne pour dire que s’ils sont là bas, ce n’est évidemment pas de leur faute, mais celle de la France. C’est l’Etat – et les propriétaires fonciers privés des centres-villes, et les gens qui ne veulent voulaient pas avoir « d’arabes dans le quartier, vous comprenez, avec ce qu’on dit » – qui a mis ces populations économiquement fragiles aux marges de la ville, comme toujours avec ces populations ! En 1860, dans les Misérables, Victor Hugo écrivait des pages proprement terrifiantes sur les Provencaux, les Auvergnats, les chemineaux « pleins de misère et de vice » (op. cit) qui rôdaient dans les faubourgs de Paris la nuit, en 1958, Louis Chevalier prouvait de manière éclatante (1) comment les conditions socio-économiques déterminent la délinquance dans les classes populaires, en 2014, les mêmes thèses naturalistes éculées nous sont servies comme si on avait rien appris depuis.

L’exclusion sociale, économique, politique d’une catégorie de citoyens se traduit par son exclusion géographique, aux marges de la ville, dans les citées. Aux marges de la société, dans l’abstention et le refus de participer aux élections. Aux marges de l’économie libérale, dans la petite délinquance. Petite délinquance qui les entraînera forcément à découvrir les bras accueillants de la République sous la forme d’une comparution immédiate à la 23ème chambre, suivie d’un séjour allant de six mois à deux ans (ou plus) dans une prison random, d’où il ressortira probablement nanti d’un riche carnet de cheiks. Faute d’un renouvellement de fond en comble de notre prise en compte de cette délinquance de l’exclusion et de la misère, ce n’est pas demain la veille qu’on arrêtera de craindre le bruit de la kalach.

Ah, et puis il ne faut pas écouter Marine Le Pen.

Et puis, j’aurais bien aimé que la manifestation de Paris du 11 ne se transforme pas en farce. On prétend faire (2) défiler les Français pour la liberté de la presse ? Vraiment ?

Derrière Nicolas Sarkozy, qui a fait espionner MM. Davet et Lhomme lors de l’affaire des fadettes ? Arrêté chez lui le rédacteur en chef de Libération pour cause d’article défavorable ? A fait pression sur son ami Bouygues pour avoir la tête de Patrick Poivre d’Avor, pour cause de lèse-taille de sa majesté ?

Derrière le représentant de l’état turc, célébré dans le monde entier pour sa pratique sévère mais juste de l’emprisonnement politique des journalistes un peu trop remuants ?

Derrière M. Orban, digne démocrate attaché aux valeurs de la République ?

Derrière le représentant des Emirats Arabes Unis, fameux pour leur liberté de la presse et leur pratique sensible de la tolérance religieuse ?

Moui, non merci, si c’est pour nous refaire le coup de la guerre à la Terreur, ça sera sans moi.

Amadev.

(1) Classes laborieuses, classes dangereuses, à Paris dans la première moitié du 19ème siècle, Louis Chevalier, 1958. Ouvrage de petite taille mais dense, il peut être utilisé avec profit contre l’éventuel oncle raciste* qui trouve que « Marine, quand même, elle dit pas que des conneries », aussi bien que contre le cousin d’extrême-gauche (il a une barbichette et un t-shirt Che Guevara) qui dit que « jamais une population n’a été aussi stigmatisée auparavant #étatfasciste #toussepourris ».

*Je n’ai pas d’oncle raciste, mais c’est le cliché convenu.

(2) déjà, ça commence mal.

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