Drame de Sivens : quelles leçons en tirer ?

Le tragique destin du jeune Rémi Fraisse, tombé sur le site du barrage de Sivens, dans le Tarn, éclaire sous un jour cruel l’incapacité des élites françaises à comprendre intellectuellement les aspirations et les inquiétudes d’une part non négligeable de la société française, telles qu’exprimées par le phénomène des « zones à défendre », les ZAD.

Une seule ZAD, Notre-Dame-des-Landes, c’était un événement, trois, un sujet. Quand on arrive à cinquante, comme actuellement, c’est un phénomène au sens hégélien du terme : nous sommes rendus face à la cristallisation d’un mouvement de fond, d’autant plus puissant qu’il semble apparaître soudain des limbes de l’internet (1), à la lueur brute des projecteurs médiatiques soudain braqués de nouveau sur cette partie de la France qui avance sur un chemin qui n’est pas d’asphalte.

Et cette lumière médiatique, d’autant plus puissante qu’on ne s’embarrasse pas de nuances sur un format de 2 »5, coco, simplifie-moi tout ça, éclaire d’autant plus cruellement les incroyables carences de la classe politique « de gouvernement » (c’est-à-dire, entendons-nous, ceux que le système politique bien particulier de la Cinquième autorise à gouverner) quant il faut penser, entendre, et encore plus répondre à la question des Zad.

C’est ainsi M. Carcenac, le président PS du CG du Tarn, répliquer en notable de province sûr de son bon droit et agacé de tout ces parisiens qui viennent lui chier dans les bottes depuis deux jours qu’il est « stupide et bête » de mourir pour des idées, oubliant au passage que Rémi n’était peut-être pas Enjolras – qu’il n’avait pas choisi de mourir, et qu’en France, en 2014, manifestant, fus-ce contre la police, il n’avait légitimement pas à le craindre.

C’est aussi cette terrifiante prestation à Ce Soir ou Jamais, où l’on sent, où l’on touche réellement à quel point ils ne comprennent pas. Mathieu Burnel parle bien, il dit des choses vraies, il dit des choses fortes, il dit des choses éventuellement contestables, mais l’aréopage en face de lui, qui représente grosso modo tout l’éventail de gens auto-référencés comme « sérieux », de la droite faussement pâté-pinard à la gauche PS, ne l’écoute pas, ne le comprend pas, ne réfléchi même pas à ce qui lui dit. C’est incroyable, vraiment : à peine a-t-il tant bien que mal fini son ardente argumentation, qu’on voit Corinne Lepage et Pascal Bruckner repartir exactement du même point qu’avant. Mais exactement ; comme si rien ne c’était produit. C’était le démarrage en côte de la pensée toute faite, on entendait littéralement grincer leurs vitesses intellectuelles pour revenir à l’allure normale, convenue, et totalement hors sujet du débat. En toute honnêteté,j’ai été absolument glacé par cette vidéo, et surtout par le vide, le néant absolu qu’exprimait ce ricanement de connivence et d’incompréhension qui échappait involontairement des personnes présentes.

Cependant, je ne suis pas certain de suivre Mathieu Burnel lorsqu’il dit que l’insurrection vient, qu’elle est là, même. J’incline d’ailleurs à penser que la révolution – la vraie, ce glaive flamboyant du peuple devant lequel tout plie – ne vient jamais quand on l’attend, encore moins quand on l’appelle. Et quand elle surgit, si elle surgit, c’est toujours pour des motifs qui lui sont propres, c’est une vague, un tsunami, qui balaie d’abord les « avants-gardes » autoproclamées et autres révolutionnaires à plein temps qui croient l’invoquer en jetant des pierres sur la police ; c’est là vaste plaisanterie.

Pour ce que vaut mon opinion, c’est-à-dire pas grand chose, je crois que nous sommes en réalité là en face d’un conflit de génération. Cela paraît peu, mais c’est vaste et profond. Pour autant, il reste circonscrit à ce que la France a pu connaître -et surmonter- précédemment ; chaque génération a ses lignes rouges, ses zones à défendre à elle ; en 1968, c’était l’écrasement du carcan moral conservateur au profit de l’idéal social libéral, en 2014, la ligne rouge, c’est notre mode de vie. Le refus profond, viscéral, qui anime cette résistance, c’est peut-être bien la prise de conscience que nous sommes dans un monde fini, aux ressources déterminées, et que ce que nous détruisons, nous ne le retrouveront plus, jamais. L’avantage, c’est que les révolutions avortent souvent, alors que les jeunes gagnent toujours les conflits de génération : ils n’ont souvent qu’a attendre un peu.

Ce qui est frappant, à mon sens, c’est de constater que tous ces mouvements, ces Zad, ne sont pas des épiphénomènes fugaces. Si on se penche sur le phénomène, on voit des installations qui à la fois très nouvelles dans la forme et très anciennes dans la fonction, qui remontent pour l’idéologie aux temps presque oubliés du socialisme, qui relèvent presque inconsciemment d’un idéal finalement très rousseauiste, et qui durent, en dépit de leur précarité, depuis plus de deux ans pour la majeure partie !

Quand on voit ça, on comprend qu’on ne peut pas être face à une poignée d’anarcho-dépressifs persuadés d’ouvrir le chemin à la grande révolution contre l’état fasciste ; ce discours gouvernemental (et largement repris médiatiquement, cf. le Monde) ne peut tenir face aux faits tangibles de cette mobilisation à l’échelle nationale : qu’on se rende compte : à quelques exceptions, les Zad semblent épouser le contours des « grands chantiers » du Sarkozysme keynésien, lancés en 2010 pour relancer la croissance, avec le succès que l’on sait. Ce n’est pas un hasard ; à mon sens, ce à quoi nous assistons actuellement, c’est à la prise de conscience diffuse, mais générale, que nous sommes à la croisée des chemins, à la séparations des eaux.

Ce qui est remarquable, c’est que les élites restent férocement accrochées au vieux modèle, productiviste, bâti en force et sans finesse, celui de l’homme maître et possesseur de la nature, celui de la croissance éternelle, infinie, qui seule valide et légitime le modèle en vigueur. On admirera d’ailleurs les paradoxes profonds de l’idéologie libérale et capitaliste, qui conspue l’État, mais cherche avidement son soutien au premier danger, qui vilipende la dette, mais vit à crédit à raison de deux planètes et demi par an, qui craint le peuple, qui le méprise, mais qui n’existe que par lui. Il est vrai que le libéralisme, le capitalisme disposent, en matière sociale, d’une remarquable plasticité ; c’est ce qui rend cette idéologie si efficace : qu’importe, au fond, ce que lui impose le peuple, tant qu’il consomme. D’où son incroyable résilience face aux crises sociétales. Pour autant, l’idée écologique est tellement en contradiction avec l’idée de croissance, de marge, qu’il me semble qu’un espoir puisse se nicher là, et, pour partie, demeurer dans les Zad…

Reste que du côté de nos dirigeants, cette prise de conscience est encore loin, le réflexe répressif immédiat : « mais qui sont ces hippies qui nous résistent ? ». Que la nature puisse être en elle-même un motif digne de préservation, une source de richesse, et, en définitive, la voie de notre prospérité future est une chose de plus en plus évidente pour nombre de la jeune génération, mais totalement incomprise par les représentants du pouvoir (quel que soit la forme du pouvoir). De là la crise actuelle.

Il est vrai que lorsque l’on a plus le temps de lire, on n’a plus celui de penser.

Amadev

(1) Tout le monde ne lit pas Reporterre, et tout le monde a bien tort.

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